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11 juillet 2004
Pierre-Yves Lambert

La typologie des gloses en Vieux-Breton

[p. 13] Cette communication vise d’abord à déterminer par classement les motivations ou les finalités des gloses vernaculaires, principalement celles qui se rencontrent dans les manuscrits d’origine bretonne armoricaine, mais aussi, par extension, celles des manuscrits d’origine galloise ou cornique. Rappelons que tous les manuscrits dont il va être question sont d’abord et avant tout des documents en latin : le texte principal et même la majorité des annotations secondaires sont en latin, les parlers vernaculaires n’apparaissant que très occasionnellement en fonction de facteurs qu’il faudrait rechercher. D’une façon générale, on peut remarquer que les gloses sont des notes explicatives étroitement associées soit à un enseignement, soit à une lecture érudite (cherchant à collecter par écrit des informations utiles à la compréhension du texte). Que la finalité soit didactique ou plus généralement cognitive, on doit s’interroger sur le caractère traditionnel ou novateur de ces gloses et sur leur organisation dans les manuscrits.

Avant de proposer un classement typologique des gloses elles-mêmes, il vaut mieux préciser d’abord ce que nous considérons comme une glose : il faut du même coup écarter ce qui, bien que se présentant sous les mêmes aspects extérieurs, ne répond pas à notre définition de la glose. Il peut se présenter en effet entre les lignes du texte principal et surtout dans les marges (c’est à dire là ou l’on trouve les gloses) d’autres messages brefs et décousus, comme les gloses, mais qui ne sont pas des gloses : ainsi les annotations des scribes, donnant leur propre nom dans les marges des manuscrits. Citons le cas du Juvencus de Cambridge (Univ., Ms. Ff. 4. 42, p. 67, cryptogramme en lettres grecques) :

Cemelliauc prudens prespiter hec leniter. Deum fratres firmiter crate pro me < pre>miter
texte de prose rimée ou le scribe Cemelliauc a donnée son nom. J’ai eu l’occasion de déchiffrer un autre cryptogramme du même type dans le ms. Angers 477 (f. 47v, marge sup.)  [1]] :

Nunc mihi sit Dominus scribenti auxiliator, scribere ut possim hallice optimeque
où le scribe n’a pas donne son nom. Mais l’emploi de hallice pourrait révéler sa nation : ce mot est probablement en rapport avec l’anglo-saxon hallig « saint », mod. holy.

Ces annotations scribales sont donc très souvent une prière, un message de piété. Elles sont révélatrices de la personnalité du scribe, qui non seulement se nomme, mais peut aussi, parfois, donner des indications de lieu, de date ou d’autres informations sur les conditions dans lesquelles il a engage son travail de copie. C’est ce qu’on appelle le « colophon ». Certains sont en partie recopiés. Citons par exemple celui du ms. d’Orose, Vatican Lat. 296, f. 107b : [p. 14]

Explicit septem libri Sancti Orosii quos Liosmtmocus iussit pingi diaconus. Idcirco, fratres karissimimi qui istos scrutemini, orate, rogo, pro illo ut Deus ei longeuam felicemque tribuat uitam et post in die ultimo eius animae in caelo requiem concedat cum sanctis et sedem regni perennis. Amen.

La deuxième phrase de ce colophon (la prière) se retrouve dans un autre manuscrit d’Orose, tardif celui-là : Leyde, Vossianus Lat. F 13 (xiie s.). Comme on pouvait s’y attendre, j’ai trouvé quelques gloses vernaculaires inédites dans ce dernier manuscrit.

Ces messages personnels des scribes bretons sont très intéressants par eux-mêmes. Ils sont caractéristiques de la culture monastique des pays celtiques. Ils étalent volontiers des connaissances de grec (à dire vrai, plutôt limitées), ils montrent une tendance marquée vers la rhétorique alambiquée, le vocabulaire rare et recherché : ce sont des traits de style que l’on retrouve, hypertrophiés, dans les Hisperica Famina, ces traites intitulés « Vocables hispériques (c’est-a-dire, italiens, latins) », rédigés dans les pays celtiques avec l’unique intention de stocker sur quelques pages des mots rares et des néologismes attestant les vastes connaissances de l’auteur. Écrits dans un gallimatias incompréhensible pour le lecteur moyen, élaborés en glanant les gloses lexicales, les termes étrangers, les glossaires les plus exotiques de la bibliothèque, ils étaient bien évidemment destinés à devenir à leur tour l’objet de gloses et de commentaires.

Il faudrait encore signaler, à côté des colophons, divers essais de plume, prières éjaculatoires, notations annalistiques, etc. qui sont aussi l’expression de la vie personnelle du scribe et n’ont rien à voir avec le texte et ses gloses. Plusieurs signes ou notations n’ont rien à faire non plus avec le texte : les numéros de cahiers, les signes pieux. Nous ne parlerons pas non plus des signes assimilables aux gloses, signes destinés à faciliter la compréhension du texte : signes de renvoi, signes critiques signalant une lacune ou une interpolation, signes syntaxiques destines à faire comprendre la construction d’une phrase latine. À la différence de tous ces signes « à propos du texte », la glose comporte un message articulé, avec au moins un mot.

Les trois types de gloses dont nous allons maintenant traiter se distinguent par leur extension et leur nature. Parmi les gloses à propos d’un seul mot, les unes sont la traduction ou l’explication de ce mot latin (gloses lexicales), les autres sont destinées à mettre en présence, ou expliciter, des outils grammaticaux : les catégories abstraites exprimées par les désinences verbales et nominales, la fonction syntaxique des mots grammaticaux, etc. (gloses grammaticales), Enfin, les gloses de commentaires regroupent toutes les annotations destinées à faciliter la compréhension des messages : propositions, phrases, texte…

I. Gloses lexicales

Il serait tout d’abord convenable de se demander quels sont les mots latins glosés. Car il ne s’agit jamais, dans les manuscrits celtiques, d’une glose mot-à-mot continue, comme on en trouve si souvent dans les manuscrits anglo-saxons. Dans les manuscrits brittoniques, seuls quelques mots latins sont glosés : en attendant qu’un lexique complet de ces mots glosés soit publié (L. Lemoine en a établi un pour les manuscrits gloses en vieux-breton uniquement), il est possible de définir très généralement les mots latins qui intéressent le glossateur : ce sont les mots rares, les mots clefs du développement (par conséquent, les termes techniques dans un texte technique, etc.), les mots charges d’un intérêt [p. 15] culturel ou grammatical (termes d’histoire gréco-romaine, mots dont parlent les grammairiens : les synonymes par ex.). On observe que les mots glosés dans les manuscrits brittoniques sont aussi très souvent ceux qui sont glosés dans les manuscrits irlandais, et aussi dans les manuscrits des autres pays d’Europe occidentale.

La glose lexicale brittonique est généralement une glose de traduction. Nous passons sur tous les cas sans intérêt ou la traduction va de soi. - Parfois, le glossateur se permet de recourir à un emprunt « ad hoc » : lat. culleum, sac de cuir où l’on enfermait le parricide avant de le jeter à l’eau) est glosé une fois coll (emprunt au lat. culleum), ce qui est probablement un hapax legomenon. - Le même emprunt artificiel se retrouve dans le premier terme de composes - le second élément du composé étant un terme vernaculaire courant, qui sert de « classificateur » : lat. glis, -tis est glosé par vbret. glet-lus « la plante glit- » (le glouteron) ; lat. lien « rate » est glosé par vbret. lien-chic « la partie du corps appelée lien » (avec les classificateurs lus « plante » et chic « chair »)  [2].

Les dérivés ou composés latins donnent lieu à des traductions-calque, Ainsi, lat. uirago pour lequel on retient le sens courant de « femme virile », et non le sens spécial de « femme, féminin de l’homme (uir) », utilisé par Saint Jérôme dans sa traduction de la Genèse hébraïque, Gen.II.23. La glose vbret. gnidiates, comme la glose irl. fer-gnia, montre que le suffixe -ago a été compris comme identique au thème verbal ago, agere « faire » (virl. gní-, vbret, gni(d)-, plus suffixe d’agent -iat, plus suffixe de féminin -es ; le virl. est recomposé avec fer- « homme »). - Un calque de composé apparaît dans la glose galloise au lat. lani-gera : bleu-porthetic « qui porte des poils » (Juvencus) ; ou dans la glose vbret. au lat. poly-syllabus : mui-oc-un-sillab-oc (où poly- est traduit par mui-oc-un, « plus d’un » ; -oc final est le suffixe d’adjectif, -oc- en milieu de mot est probablement la prép. o « de, à partir de »). Dans ce cas de figure aussi, nous rencontrons des créations « ad hoc », ainsi lat. horno « cette année » glosé comme s’il s’agissait d’un verbe à la 1ère p. du sg., vbret. orhaam « ? je mets à l’heure (hora) » ou vbret. blidonhaum « ? je date, je mets à l’année ».

Lorsqu’un mot simple du latin est traduit par un mot composé ou une périphrase de deux ou plusieurs mots vernaculaires, la traduction devient un peu une définition ou une explication. Lat. glomus « partie du frein, mors » (dans le harnais du cheval), est glosé par vbret. haloiu-aur ruinn, c’est-à-dire l’équivalent d’une expression latine « saliuare freni » - expression qui existait probablement dans l’usage. C’est une sorte de définition : « ce qui, dans le frein, reçoit la salive ». - Gloses du même type : lat, catenum (= catinum) expliqué par vbret. moys altaur « plat d’autel », lat. (très rare) ornix glosé par lat. lapis peruictoriae (pierre de la victoire complète) - il s’agit en fait de lat. fornix « arc de triomphe », et par vbret. budicol-ma « pierre victorieuse », lat. ceruical glosé par vbret. penn-plumoc « coussin de plume (plumoc) pour la tête (penn) », ou lat. fustuarium « bâtonnade » glose par vgall. fonnaul difrit « punition au bâton ».

Ces définitions de dictionnaire paraissent exactes. Les cas ou la traduction devient approximative s’expliquent par la nature même du mot latin traité. Il n’y a pas d’équivalent exact dans la langue vernaculaire lorsqu’il s’agit d’un terme propre à la civilisation romaine : ainsi theatrum est rendu par vbret. guari-ma « espace de jeux », mais aussi par vbret. estid « siège, gradin » - et guari-ma traduit aussi lat. circus ; tribunal est glosé gulectic ested « siège du prince », praetorium est expliqué par vbret. guleticol-ti « maison du prince ». Les gloses à lat. forum, Curia, augur présentent les mêmes caractéristiques. [p. 16]

On rencontre aussi une traduction approximative dans le cas de termes techniques (lat. columbar : vbret. catoin « chaîne », lui-même traduisant la glose latine plus précise genus uinculi « une sorte de chaîne ») et dans le cas de termes poétiques (lat. nectar glosé par vbret. mel « miel » ; lat. lympha glosé par vbret. tonn « vague » etc.).

Dans « l’évaluation scientifique » de ces traductions, il faut tenir compte de l’environnement culturel du glossateur. Ses gloses révèlent quelles sont ses lectures, ses sources : les Étymologies d’Isidore de Séville, les commentaires de Servius aux poèmes de Virgile, etc. La glose aperth-lestr « vase d’offrande » au lat. effutilis est clairement inspirée par le commentaire servien à l’Énéide (Xl, 339), qui décrit sous le nom de futile un vase sans fond utilisé par les Vestales. - Des erreurs sont inévitables, qu’il faut attribuer au manque de documentation : le glossateur gallois qui traduit lat. cicadae « cigales » par les noms du « jais » ou des « grives » n’a sans doute jamais eu l’occasion de voir des cigales. Il croit que ce sont des oiseaux, probablement à cause de la glose philargyrienne à Virgile qui dit que les cicadae font fuir les coucous en chantant dans les bois (Phil. A sur Buc. II 13, cf. la glose virl. cauig « coucou » que les commentateurs modernes ont pris pour une glose a cicadae / cicades…  [3]

À la suite d’Isidore de Séville, les glossateurs celtiques tentent parfois des traductions étymologiques. Ces dernières n’ont sans doute plus la prétention de traduire. Lorsque lat. curulis est glosé par vgall. rettetic (« coureur, courant »), ou que lat. consul est glosé par vbret. cantguoritiat (« qui secourt – avec »), il s’agit de propositions étymologiques sans lendemain. On assiste parfois à la recherche elle-même lorsque le glossateur propose successivement deux ou trois solutions : lat. tolletum est glose tour à tour par un nom du « foyer » (vbret, hoyloit, = oaled), par un nom verbal signifiant « élévation » et un autre signifiant « diminution », tout cela étant inspiré soit par un mot de latin vulgaire signifiant « péage, douane » (déverbatif de tollo, -ere « ever (un impôt) »), soit par d’autres sens du même lat. tollo, -ere « élever, enlever ». Le même manuscrit de Priscien BN Lat. 10290 livre plusieurs gloses latines ou vbret. au mot saticulus (par diverses mains) : sator uel stultus, hilheiat, unpenn ci. Vbret. hilheiat est bien sûr la traduction de lat. sator « semeur » ; la glose hybride unpenn ciuitatis « chef de cité » nous renvoie au vers de Virgile, Énéide VII 729, citant « Saticulus asper » parmi les ennemis des Latins : le « Saticule », habitant de Saticula, a été pris pour un nom réservé au chef de cette ville. Enfin, stultus s’explique peut-être par l’épithète asper donnée par Virgile.

Ce dernier exemple nous introduit aux noms propres, qui semblent poser des problèmes spéciaux aux glossateurs. Il leur faut d’abord identifier les noms propres, rien dans la graphie ne permettant de les isoler (les majuscules ne sont utilisées qu’en début de phrase). À cote d’un grand nombre de gloses latines du type nomen ciuitatis « (ceci est) un nom de cité », on trouve des équivalents vernaculaires : vgall. is-sem i-anu, « c’est son nom », glosant Genius (nom propre de divinité) ou encore, anu di Iuno, « un des noms de Junon », à propos de l’épiclèse Suadae (ms. de Martianus Capella ; cf. la glose à Priscien, Mulcifer, nomen Vulcano… avec le datif). - Au lieu d’identifier les noms propres comme tels, le glossateur peut se contenter d’en proposer une sorte de définition rapide : Musa est glosé par vbret. bandoiuis « une déesse », Charubdes est défini comme carrecc « un rocher », ou encore un équivalent prosaïque est donné pour des entités allégoriques, comme les Parques (= vbret. iffernn « enfer ») ou les dieux Lares (lar .i. tan « feu »). On a aussi des calques, un suffixe indigène étant substitué au suffixe latin : Nicenus (« de Nicene ») est bretonnisé en Nicetic ; Catulaster est entièrement calqué par vbret. Ceneuan (ceneu = catulus, -an = -aster). Enfin, comme pour les noms communs, il y a recherche d’une « traduction » - souvent étymologisante. Ainsi Caesar est-il « traduit » soit [p. 17] par vbret. amdiuenetic « circum-cisus » (né par césarienne), sens étymologique du mot d’après les grammairiens latins, soit par vbret. orgiat « frappeur », tentative isolée pour rattacher le mot au verbe latin caedo. La traduction de certaines épithètes comme Mulcifer (épithète de Vulcain), vbret. hoiarn-todiat « qui fait fondre le fer », est tout-à-fait légitime, car l’épithète latine devait avoir gardé sa « motivation » comme disent les linguistes (elle était encore comprise comme ayant ce sens). Mais la recherche de sens semble très artificielle pour des dérives de noms de ville comme Nucerinus « habitant de Nucera » ou Lucerinus « habitant de Lucera », traduits cnou-heiat, guolouheiat « glaneur de noix », « chercheur de lumière ». On se doit de signaler ces étymologies inutiles, qui semblent se comprendre par le fait que le latin est devenu une langue complètement morte : l’apprenti latiniste ne sait pas quels sont les noms propres motivés et ceux qui ne le sont pas. Parfois la glose fait tout juste allusion au mot latin dont le nom propre semble dériver : le cognomen Coruinus est glose cauuel « corbeille », ce qui indique une étymologie par le latin corbis (confusion b/u). Ce type d’étymologie se rencontre aussi dans les mss. irlandais (quand par ex. tribunus est glosé sochaide, qui est la traduction de tribus).

Ces gloses lexicales, en somme, réduisent les allégories à des objets prosaïques, les noms propres à des noms communs, les composés et dérivés étrangers à des composés et dérivés indigènes. Il y a réduction, simplification, uniformisation. Un même mot, isel, peut gloser quantité d’adj. différents ayant des nuances variées : imus, deiectus, diuexus, humilis… Ces gloses comportent néanmoins des définitions utiles. Elles jouent le rôle d’un dictionnaire ou d’une encyclopédie : l’absence de dictionnaire est partiellement palliée par ce procédé. Si l’on ajoute que pour certains mots, les gloses lexicales fournissent aussi (en latin) des références à d’autres auteurs utilisant le mot, on ne s’étonnera pas que ce soit l’occasion aussi de renvoyer aux gloses qui enrichissent les textes de ces mêmes auteurs : il peut y avoir, dans une glose à Priscien, un renvoi a une glose à Orose ou vice-versa.

ll. Gloses grammaticales  [4]

Bien des annotations donnent, comme des étiquettes, le cas, le temps ou le mode de telle forme latine : mais ces annotations constituées par des noms de catégories grammaticales sont presque toujours en latin, et abrégées. Si les étiquettes sont en latin, le vernaculaire est lui aussi employé - mais dans des traductions stéréotypées, elles aussi parfois abrégées. Le principe est simple : une même catégorie latine étant toujours traduite par le même procédé vernaculaire, l’expression vernaculaire devient à son tour le signe indicateur de la catégorie grammaticale latine. Les cas nominaux sont rendus par la même préposition de façon uniforme : le datif par la prep. di « à, pour », l’ablatif par la prep. a (vgall. o) « de, à partir de ». Mais à côté de la traduction complète, type muneribus : vgall. di-aperthou « aux offrandes », on peut rencontrer la glose réduite à la seule préposition, type Cambridge Ff. 4.42, vgall. di glosant medulae (dat., « de la moelle »). De même, les génitifs sont gloses uniformément à l’aide d’une particule d’étymologie et de sens incertains (innou / inno / nou).

Nous nous arrêterons particulièrement sur deux types de mots qui ne sont pas connus en brittonique : le pronom relatif (le brittonique n’a que des particules relatives) et le participe décliné. Les gloses aux pronoms relatifs tombent dans deux catégories bien distinctes : les unes suppléent un pronom antécédent et se traduisent par « celui, ce, ceux » (ir hunn, ir rei) ; les autres transforment le pronom relatif en un pronom après copule, au [p. 18] début d’une nouvelle phrase (lat. sine quibus glosé is hepdud « c’est sans eux »). Il semble que le deuxième type ait été conçu d’abord pour rendre les relatifs de liaison (simples connecteurs de phrase) ou les relatifs apposés.

De la même façon, les gloses aux participes s’attachent à déterminer leur fonction. Les participes sont traduits soit par une relative (ex. pectens glosé par vgall. ha-crip « qui peigne », reboans glosé par vbret, a-tard « qui explose »), soit par un pronom relatif spécial (lat. degente : vbret. auit-uer), soit par une circonstancielle (pererrantes glosé init damcirchinn « lorsqu’ils se promènent », Angers 477). Ces trois traductions permettent de distinguer trois fonctions du participe, fonction adjective ou épithète, fonction substantive, et fonction circonstancielle. On trouve des exemples abrégés du troisième type, maculata glosé par vgall. init-oid « quand elle fut, quand elle était » (sous-entendu, souillée). - Le même type de conjonction circonstancielle permet de traduire les ablatifs absolus, exemple humili sole : vbret. in-pon bid isel houl « orsque le soleil est bas » - à côté de traductions plus littérales destinées à mettre en évidence l’ablatif.

Il ne fait pas de doute que ces annotations grammaticales sont toutes liées à la pratique pédagogique. Si parfois l’on peut douter que certaines gloses lexicales très personnelles soient destinées à l’enseignement, ce doute n’est pas permis dans le cas de gloses grammaticales d’un niveau généralement très élémentaire.

III. Gloses de commentaire

Les gloses de commentaire sont celles qui portent sur une phrase ou un développement. Un grand nombre de ces gloses sont stéréotypées et visent à faciliter par divers procédés la compréhension de la phrase ou du texte. Au niveau de la phrase, citons : - la glose ius (decliné) sur le relatif pronominal qui reprend toute la phrase précédente (ex. français …, « ce qui est tout a fait normal ») ; le relatif de reprise quod est donc glosé avec lat. ius, ce qui lui fournit un antécédent (« usage, règle qui… ») ; de même ex quo est glosé iure (« d’où (il suit que…) », glosé « duquel usage »). - la glose adit (= lat. addit « il ajoute » et non adit « il y a ») consiste à annoncer le verbe latin au début d’une longue période - on sait que les phrases latines peuvent être longues, et que leur verbe est généralement à la fin ; en annonçant dès le début de la phrase « adit uocabant » (il va ajouter le verbe uocabant), le glossateur donne une idée de la structure et de l’amplitude de la phrase qui commence. - Un autre procédé utile à la compréhension de la phrase consiste a suppléer des termes implicites - en particulier les sujets ou les actants du procès exprimé par le verbe (dans Angers 477, le verbe lat. inquit est glose une fois « Basilius dedom » (« dit-il » - « c’est-à-dire, dit Basile à lui »).

Au niveau du texte, ces aides à la compréhension ont le même caractère stéréotypé : - la glose haeret « il se rattache à » consiste à rappeler le contexte précédent pour mieux montrer la continuité du développement (Bemhard Bischoff est le premier à avoir révélé le caractère celtique de ce type de glose) ; - la glose uigilat « il attend », au contraire, annonce un élément du contexte suivant  [5]. Par exemple là où il est parlé du poids d’un setier d’huile (sextarius olei pendit libram), un glossateur gallois annonce qu’il va bientôt être question d’autre chose (.i. quando dicit olei, uigilat mensuras mellis, de quibus postea dicetur), Ms. Oxford Bodl. F.4.32 (« Liber Commonei »). - Des explications de causalité sont présentées simplement avec un groupe prépositionnel, lat. per + accusatif, vbret. troi, trui (ex. : lat, per syncopam = vbret. trui adguobirnom). On a aussi l’expression lat. causa + genitif, « a cause de ». - Enfin, le glossateur signale les discours rapportés en [p. 19] précisant qui est le sujet du discours : ainsi, Angers 477, f. 80b, hep Theophil « dit Théophile » ; 47b, hep Augustinus, « dit Augustin » (ce procédé double les signes critiques permettant d’isoler les citations, comme la diple - v. Isidore Étym. 1 21.13).

On doit distinguer des précédentes les annotations de critique textuelle : indication de variantes tirées d’un autre manuscrit, indication d’une lacune et fourniture du texte manquant, ou au contraire indication d’un passage interpolé. Toutes ces annotations critiques sont faites en latin, dans les manuscrits brittoniques. Lorsque par exemple le glossateur s’aperçoit que le scribe à confondu texte et glose en faisant passer une glose dans le texte, il dénonce cette dernière avec des commentaires du genre : glosa est ou encore tractatio est hoc « c’est une glose », « ceci est un commentaire ».

Les commentaires eux-mêmes sont le plus souvent menés en latin. Seuls deux manuscrits portent des gloses vernaculaires développées jusqu’à la longueur d’une phrase : les œuvres scientifiques de Bède dans le ms. Angers 477, et les Institutions grammaticales de Priscien dans le ms. Paris BN Lat. 10290 (dans ces deux cas, il y a un témoin parallèle en irlandais). Ces commentaires ne sont jamais que des paraphrases du texte latin ; la plupart du temps, le glossateur répète la même idée sans une autre forme, de préférence simplifiée, ou bien il tire du contexte environnant des éléments permettant de donner une autre expression au développement de l’auteur. Deux éléments particuliers retiennent notre attention dans ces commentaires : d’une part la comparaison avec d’autres auteurs (Priscien est comparé à Donat, par exemple), et d’autre part certaines notes destinées à définir tel ou tel passage, tel ou tel développement. Ainsi, dans les manuscrits bretons d’Orose, la notation fabula à côté du nom de certains personnages mythologiques : cette glose n’est pas propre aux manuscrits bretons, on la retrouve largement dans d’autres cultures voisines (elle est abrégée en f. dans le ms. hiberno-latin Berne 363, par ex.) ; mais elle est bien assimilée, puisqu’on la trouve une fois traduite : Siren est glosé par vbret. eirim « conte, légende », dans le ms. de Priscien Paris BN Lat. 10290.

Cette glose fabula/eirim donne à réfléchir. Il ne s’agit pas du tout d’une remarque méprisante, d’une expression de dédain pour les mythes païens de l’Antiquité : en effet, dans les mss. d’Orose, la notation fabula est souvent suivie d’un long développement rappelant le mythe en question (ainsi à propos de Tantale, des Danaïdes, etc.). Il semble que le glossateur ait voulu, en lisant le texte d’Orose, enrichir sa lecture ou son enseignement avec le rappel du mythe auquel Orose ne faisait qu’une allusion. Que ce soit pour préparer un enseignement ou pour approfondir sa lecture, le glossateur a eu conscience, ici, de la présence d’un élément culturel important. La notation fabula représente un réel effort pour assimiler la culture antique, qui nous parait du même coup extrêmement valorisée. - On notera que fabula est aussi « l’une des trente parties de la grammaire » d’après certains textes grammaticaux (tradition recueillie par Isidore, Étym. I 5.4).

[p. 20]

Conclusion

Les glossateurs procèdent en professionnels qui respectent les traditions du métier et ne sont limités que par la pauvreté de la documentation. On a pu récemment mettre en doute que tous les manuscrits glosés aient réellement servi a l’enseignement : on peut montrer que certains ont simplement été le produit d’une lecture réfléchie, érudite. En tout cas, ce devait être le privilège des meilleurs savants que d’écrire à leur guise dans les marges des manuscrits, qui coûtaient des fortunes aux abbayes. Seuls les latinistes confirmés, les maîtres d’école, pouvaient s’autoriser à gloser. Ensuite, les gloses étaient scrupuleusement recopiées avec le texte principal, ce qui nous permet de retrouver aujourd’hui des gloses vernaculaires dans des manuscrits tardifs, copies dans des lieux où elles ne pouvaient être comprises.

La typologie que nous avons proposée n’est encore qu’un projet de classement : il faudra nécessairement y inclure les gloses latines des mêmes manuscrits. Ce classement permettra, entre autres, une meilleure comparaison avec les domaines linguistiques voisins (irlandais, anglo-saxon, vieil-haut-allemand) : il permet de plus de mesurer, dans chacune des zones, l’importance relative du latin et du vernaculaire. Dans les manuscrits brittoniques, il semble que le latin ait été la langue normale des gloses de commentaire et des gloses grammaticales donnant le nom de catégories : la traduction vernaculaire n’est utilisée que pour traduire un mot par un mot, pour proposer une étymologie, ou pour donner le sens d’une catégorie grammaticale. Les paraphrases en vernaculaire, limitées à deux manuscrits, pourraient avoir été inspirées par un modèle irlandais.

[p. 21]

Annexe

À propos d’une intervention de Job Irien.

Plusieurs manuscrits glosés en vieux-breton présentent aussi la trace d’interventions extérieures, irlandaises, anglo-saxonnes ou romanes. Ces mélanges sont de natures diverses et s’expliquent vraisemblablement par différents cheminements selon les cas. Pour les deux manuscrits ayant un modèle irlandais probable (Angers 477 et Paris BN Lat. 10290), la glose irlandaise a précédé la glose bretonne dans l’histoire de la transmission ; on observe par exemple que le scribe du second manuscrit cite n’a pas toujours recopié entièrement les gloses irlandaises du modèle ; les scribes bretons cherchent généralement à acclimater en breton les gloses irlandaises (on trouve ainsi des hybrides, ? uschuidou Angers 477, ergel Berne 167, à côté de mots estropiés comme blangas = irl. bánglas « livide »). Mais il y a d’autres manuscrits ou les gloses brittoniques se mêlent à des gloses irlandaises : ie ms. médical Leyde Vossianus lat. fo 96 A, les Canons du ms. de Paris BN Lat. 12021, ceux du ms. de Cambridge Corpus Christi College, Parker 279, les sortilèges du ms. de Munich, Lat. 14846, le Juvencus de Cambridge, University Library Ff.4.42. Dans chacun de ces documents l’élément irlandais semble appartenir au strate ancien mais il est possible aussi d’imaginer d’autres explications (plusieurs modèles, par ex.).

Les deux manuscrits ayant eu un modèle irlandais sont aussi ceux qui mélangent des formes proprement bretonnes à des formes galloises. On est tenté de penser que la bretonisation des formes galloises a eu lieu dans un scriptorium du continent, à partir d’un modèle importé des îles britanniques. Le ms. de Paris 10290 provient probablement d’Echternach, centre où se rencontraient anglais, bretons, etc. Le mélange de langues n’a donc pas nécessairement eu lieu en Bretagne Armorique. Il vaut la peine de signaler que les moines bretons, comme les autres, voyageaient beaucoup : plusieurs des manuscrits gloses en vieux-breton n’ont sans doute jamais appartenu à une abbaye bretonne et n’ont jamais séjourné en Bretagne. Ils sont au contraire l’expression d’une expansion culturelle vers l’extérieur du pays.

Documents joints

Notes

[1] Voir Études Celtiques XX, 1, 1981, p. 140-141, et pl. f. p. 144. [Sur hallice est parue, depuis, une note de Gwenaël Le Duc, Études Celtiques, XXVI, 1989, 143-4.

[2] Probablement différent de vbret. liencic gl. nuspera, qui correspond à gall. llieingic « diaphragme » (« chair en forme de voile, lliain »).

[3] Voir Études Celtiques XXIII, 1986, 106 (glose no 11).

[4] Voir mon étude sur « Les gloses grammaticales brittoniques », Études Celtiques XXIV, 1987, 286-308.

[5] Sur cet emploi de lat. uigiliare, voir Ériu, XXXVI, 1985, 188-189.