CIRDoMoC
Centre International de Recherche et de Documentation sur le Monachisme Celtique

Categories

Accueil du site > Publications > Britannia Monastica > BM 1 > L’enceinte en terre de la Montagne du Prieuré en Locronan : état des (...)

13 juillet 2004
Philippe Guigon

L’enceinte en terre de la Montagne du Prieuré en Locronan : état des recherches en avril 1988

[p. 41] La grande enceinte en terre de la Montagne du Prieuré est située à mille mètres à vol d’oiseau à l’est de l’église paroissiale de Locronan. Elle domine le splendide panorama de la baie de Douarnenez, du Menez-Hom et du Menez Gildas qui délimitent le pays Porzay. Elle est bien ensoleillée, en dépit de son orientation au nord, et est protégée des vents souvent violents de sud-ouest, ce qui n’est pas le cas des pentes méridionales du Menez-Hom. Les conditions climatiques à elles seules expliqueraient le choix de l’emplacement du site, mais des considérations religieuses ont probablement impose cette localisation. En effet, l’enceinte est placée au milieu de l’espace délimité par la Grande Troménie ; le parcours sacré remonte certainement à une grande antiquité, bien avant qu’il soit attribué à la déambulation dominicale de saint Ronan. Autrement dit, l’enceinte aurait été installée a cet endroit postérieurement à l’instauration de cette procession, peut-être pour la mieux contrôler.

Les archéologues connaissent le site sous le nom de « Camp des Salles », et ce depuis que Flagelle (1876-1877, p. 32) le baptisa « Camp du Salou », terme repris par P. du Chatellier (1907, p. 171), mais transformé par R.-F. Le Men (1877-1878, p. 158) sous sa forme moderne. Le cadastre ignore cette appellation, puisqu’il désigne aujourd’hui (1980) le site sous le terme générique de « Montagne du Prieuré » ; par conne en 1847 il utilise le terme « Goarem ar Salud », la « Garenne du Salut », qui s’explique par le fait que les bannières saluaient l’église paroissiale de cet endroit, au moment ou elle redevenait visible. Ce salut est attesté en d’autres endroits, comme à Kergoat, paroisse limitrophe, ou à la Terre-Noire, en Quimper, d’où l’on voit la cathédrale. Il n’est donc pas question de faire appel au terme « salle », toponyme médiéval désignant une fortification.

L’enceinte est constituée de trois enclos juxtaposés, alignés non pas suivant l’axe de la plus forte pente, mais obliquement, suivant une direction sud-sud-ouest/nord-nord-est. L’enclos supérieur dessine un rectangle trapu de 90 m (est-ouest) sur 110 m (nord-sud). Les talus de délimitation mesurent entre 5 m (au nord) et 6 m (au sud) de hauteur, par rapport à l’intérieur de l’enclos ; au sud, vers la montagne, le talus n’est élevé que de 1,50 m, alors que son homologue du nord surmonte la pente extérieure d’environ 4 m. Un fossé à peine marqué sépare la montagne du talus sud, en fait un remodelage de la pente naturelle ; à l’ouest et au nord, à l’intérieur de l’enclos, sont creusés deux larges fossés, destinés plus à drainer et à assainir les terrasses qu’à défendre le site. Cette position des [p. 42] fossés, absolument unique, et la situation générale de l’enclos, à flanc d’une « montagne » dont il n’est séparé que par un fossé peu profond et un talus symbolique, impliquent que le site n’est pas une fortification.

Les talus des deux autres enclos, de faible importance, et leurs fosses internes confirment cette hypothèse ; bien que cela ait été contesté, les enclos inférieurs font bien partie de l’ensemble : ainsi pensaient J.-M. Abgrall (1917, p. 224 ; 1926) et sir Mortimer Wheeler, venu en 1938 visiter Locronan pour préparer son ouvrage sur les fortifications gauloises du nord de la France. L’enclos intermédiaire mesure 140 m (du nord au sud) sur 80 m en moyenne (d’est en ouest) ; il communique avec l’enclos supérieur par une entrée protégée par une sorte de bastion à peu près carré, d’une trentaine de mètres de côté. Il est bordé sur son côté ouest par un chemin creux profond d’environ 3 m, qui se termine actuellement sur le côté nord de l’enclos supérieur : l’accès ancien, probablement en chicane, protégé par le bastion, aboutissait approximativement au milieu du côté nord de l’enclos supérieur. Un troisième enclos rectangulaire, long de 190 m (du nord au sud), large d’est en ouest de 60 m (au sud) à 100 m (au nord) prolonge le deuxième enclos dont il est séparé par un espace intermédiaire mal défini. L’emprise maximale de l’enceinte atteint 490 m du nord au sud et 100 m d’est en ouest, avec une superficie estimée à 3,5 ha.

L’ensemble a été classé Monument historique en 1961 puis 1963, par suite de la pose d’une canalisation traversant en diagonale l’enclos supérieur. L’enceinte, remarquablement bien conservée, n’a pas souffert de l’implantation de deux terrains de football au coté ouest de l’enclos inférieur, le chemin creux ayant à cette époque déjà partiellement disparu ; un talus moderne, non figuré sur le cadastre « napoléonien », traverse l’enclos intermédiaire sans provoquer de gros dégâts. L’extrémité nord de l’enclos inférieur a par contre été probablement détruite par la route de Locronan à Cast ; néanmoins M, Wheeler dessine à l’ouest un ouvrage en forme de demi-lune.

Les fouilles ont débuté en 1986 dans l’enclos supérieur, seul accessible en raison de la présence d’une sapinière plantée dans les années soixante sur les deux autres enclos. Sur les quatre plateformes horizontales disposées en terrasses juxtaposées, on peut observer plusieurs structures en pierre sèche dessinant des rectangles allongés a priori assez semblables aux « maisons longues » fouillées en divers points de la Bretagne. En fait, dans l’état actuel des travaux, il semble que la question soit beaucoup plus complexe, puisque aucun habitat spécifique n’a été identifié. Les deux structures mises au jour en 1986-1988 sont interprétées comme des ateliers, en rapport avec la fonte de métal précieux.

Dominant la terrasse supérieure, la première structure paraissait desservie par un chemin empierré montant en diagonale depuis l’accès percé dans le talus nord ; il s’agit plus vraisemblablement des éboulis dus à la percée de la canalisation en 1961. Ce bâtiment est le plus élevé de l’enceinte, l’un des mieux conservés également, ce qui justifiait une intervention prioritaire. Il mesure intérieurement 13 m de long sur 9 m de large, avec un solin de mur visible au nord et au sud sur une largeur de 1 m ; ce solin est constitué par un cailloutis de moellons de petit module et a peut-être supporté un muret en terre, disparu.

Deux trous de calage sont percés en position médiane dans les pignons ; d’un diamètre de 0,40 m, ils paraissent avoir assujetti des poteaux supportant une poutre faîtière dont la portée avoisinait 12 m.

[p. 43] La salle rectangulaire, délimitée par les murets de ses grands côtés et ses pignons élevés, était couverte par une toiture à deux pans, sans doute haute de 4 a 5 mètres. La couverture végétale (chaume ?) et les murs (terre et pierres) assuraient certainement une bonne isolation thermique, en rapport avec un système de canalisations.

Schématiquement, six conduits relativement rectilignes, disposes trois à trois suivant deux directions orthogonales épousant les axes sud-ouest/nord-est et nord-ouest/sud-est, dessinent une grille, délimitant de la sorte des « pièces » rectangulaires. Les canalisations sont formées par deux pierres posées de chant supportant presque partout une dallette de couverture calée par des cailloux de petit module. Les pentes de ces conduits descendent vers l’intérieur du bâtiment, ce qui suffit à exclure une fonction d’évacuation d’un liquide quelconque.

Une douzaine de foyers ont été mis au jour dans cette structure, de formes et d’âges différents. Certains sont délimités par des pierres dessinant un entourage circulaire, d’autres reposaient sur un cailloutis constituant leur sole, d’autres enfin n’étaient que de simples lentilles de terre brûlée posées à même le niveau d’occupation. Dans le tiers ouest du bâtiment, on note que les foyers sont antérieurs aux canalisations, qui les surmontent ; par contre, dans le reste de la construction, les « structures à feu » et les conduits semblent contemporains : les premières sont calées la plupart du temps à l’intersection des seconds. Des trous creusés dans le sol naturel et le niveau d’occupation, renfermant des charbons de bois et de la terre cendreuse sont vraisemblablement des poches servant à la vidange périodique des foyers, et même de braseros éventuels, Un prélèvement de charbon dans l’une de ces petites fosses ayant perturbé une canalisation a fourni la « fourchette » chronologique 1040 + ou - 50 avant 1950, soit 910 + ou - 50 A.D., c’est-a-dire, après calibration de la date radiocarbone, et avec 95% de chances, l’intervalle 880-1140 de notre ère. Les tessons mis au jour permettent d’affiner cette datation en éliminant la seconde partie de la période, en raison de l’absence de céramique onctueuse : cette production d’origine bigoudène se répand en effet en Bretagne après l’an Mil. Il en a été trouvée à 300 m en contrebas de l’enclos inférieur, dans des champs proches de la motte de Kervavarn. Les tessons de la Montagne du Prieuré s’apparentent, typologiquement parlant, à ceux de Créac’h Gwen en Quimper, datés (Y. Ménez et M. Batt) du xe siècle.

Une dizaine de fosses plus grandes et plus profondes, d’une capacité globale d’environ un tiers de mètre cube, étaient perforées à même le sol : certaines sont antérieures aux foyers, d’autres paraissent contemporaines. Il est possible, mais non certain, que ces trous aient servi de silos, en dépit de leur faible contenance.

Deux « pièces » contiguës, dans la partie centrale du bâtiment, abritent deux structures interprétées comme des ateliers de travail : des pierres longues de 0,80 m, larges de 0,15 m, étaient disposées perpendiculairement. Leurs surfaces, usées par un frottement répété, attestaient d’une utilisation prolongée comme enclume, polissoir, mortier ; la plupart des tessons de céramique furent mis au jour à proximité immédiate, confirmant leur rôle de « surface de travail ».

L’ensemble n’a pas d’équivalent connu en Europe, au xe siècle ou à une autre époque : les conduits évoquent des garennes à lapins, mais les foyers démentent cette hypothèse. L’usure des pierres longues oriente plutôt la recherche en direction d’une « industrie » de transformation de produits végétaux, broyés ou malaxés sur place, ayant subi un traitement thermique : torréfaction ou grillage sur les foyers, séchage dans les [p. 44] combles du bâtiment et sur les canalisations. Les artisans employés dans ce complexe devaient travailler en position accroupie ou assise, car la hauteur des pierres longues par rapport au niveau d’occupation n’excède pas 0,60 m.

À une dizaine de mètres à l’est du premier bâtiment, parallèle à lui, se trouve une structure rectangulaire longue intérieurement de 6,50 m du nord au sud, de 3,25 m d’est en ouest, en pente régulière du sud vers le nord, selon la pente naturelle (environ 1,20 m de dénivelé). Le mur nord, épais environ de 1,60 m, le mur ouest, large de 0,60 m, utilisent de gros blocs de granite émergeant du sol naturel, épannelés pour former un alignement. L’accès à cette structure massive se faisait par l’ouest, entre deux blocs dressés délimitant un seuil. Au centre du bâtiment était creusé, directement dans l’arène granitique, un foyer oblong et ovoïde, sans aucune pierre de délimitation ou de sole bien aménagée. À l’extérieur, une seconde structure à feu ayant servi à de multiples reprises (alternance de couches de cendres, de charbon, et d’arène granitique déplacée) était partiellement enfouie par la terre ayant glissé du talus est.

Les deux foyers et les amas cendreux qui les accompagnaient renfermaient de nombreux fragments de céramique ayant subi l’action d’une très forte chaleur, vitrifiés, parfois disloqués et fondus. Des tessons à la courbure régulière appartiennent à des coupelles circulaires, au diamètre compris entre 5 et 10 cm ; d’autres fragments proviennent de creusets parallélépipédiques, longs peut-être de 5 cm, larges de 1 cm, servant à couler de minuscules lingots. Le métal transformé dans cette structure a été retrouvé sous la forme de fines gouttelettes ayant éclabousse la glaçure des coupelles : son aspect jaune et brillant ne laisse aucun doute sur sa nature et indique que le bâtiment avait une vocation d’atelier orfèvrerie. Sa date de fonctionnement est à l’heure actuelle encore inconnue (un échantillon de charbon de bois prélevé dans le foyer intérieur est en cours d’étude a des fins de datation), cependant la céramique mise au jour en même temps que les fragments aurifères présente le même faciès que celle de la première excavation.

La présence d’or à Locronan n’est en soit pas surprenante puisque ce métal existe à l’état de (microscopiques) pépites dans les cours d’eau du pays Porzay. Au xviie siècle, la baronne de Beausoleil indique au moins deux gisements dans cette région, l’un « au Ry, proche Douarnenez, sur le bord de la mer, une riche mine qui contient plusieurs rameaux d’or, d’argent, de cuivre », l’autre « près la paroisse de Loccenan, chez M. le Marquis de Mené, une riche mine d’argent contenant beaucoup d’or » (Descoqs, 1920, p. 237). « Loccenan » désigne sans doute Locronan, « Le Marquis de Mené » étant vraisemblablement le seigneur de Névet ; il était installe au château de Lézargant, en Kerlaz, mais n’aurait pas exploité l’argent qui donne cependant son nom à son manoir, métal souvent associé à l’or, pour éviter la corruption inhérente à la richesse… La tradition locale parle (évidemment) d’une mine d’or ennoyée devant la demeure des Névet (Horellou, 1920, p. 132).

Le métal précieux n’est pas inconnu en Bretagne au haut Moyen Age : à Pâques 869, Salomon offre aux moines de Redon repliés à Maxent plusieurs pièces d’orfèvrerie, parmi lesquelles un calice d’or fin pesant dix livres, avec sa patène, une grande croix d’or pesant vingt-trois livres, un devant d’autel orné de l’image du Sauveur couverte d’or (Courson, 1863, p. 189-192 ; charte CCXLI). Plus modestement, Pascuueten, en 876, dépose sur l’autel de Redon une croix d’or (Courson, 1863, p. 209-210 ; charte CCLX). Un passage des Hisperica Famima (Fleuriot, 1987, t. I, p. 64) évoque la technique de l’orfèvre, vue depuis un monastère : « Chauffez-vous l’or dans une fournaise ardente pour [p. 45] marteler des lunules d’or avec des marteaux solides ? ». On pourrait multiplier les exemples : il est évident que l’emploi de l’or à l’époque carolingienne est l’apanage des Grands de ce monde, laïcs ou religieux.

Le propriétaire de l’enceinte de la Montagne du Prieuré est donc très probablement un important personnage encore non identifie. Un texte composé à la fin du xiie siècle, Le Roman d’Aquin (Joüon des Longrais, 1880), évoque une forteresse ou une ville détruite par Charlemagne, dans laquelle on pourrait voir les trois enclos. Le chef scandinave Aiquin traverse la Bretagne en diagonale depuis la région malouine : poursuivi par Charlemagne, il s’enfuit par Corseul, Carhaix et une montagne, Men(é), interprété comme le Menez Hom par F. Joüon des Longrais (1880, p. LXXXIV), où se trouve l’ancienne fortification :

« Droit au Men(é) s’en est Aiquin alé,
C’est ung chastel moult riche et asuré,
Paens le firent de veille antiquité,
A belles salles, de fort mur quenelé,
Où il avoit (jà) aultre fois esté. »
(vers 2977-2981, p. 114-115).

Charlemagne arrive directement de la région d’Alet jusqu’à Nyvet et assiège Aiquin :

« L(y) roys a l’ost droit après luy mené,
Juques Nyvet ne se sont aresté.
Illec (il) ont Aiquin avironné. »
(vers 2984-2986, p. 115).

J.-C. Lozac’hmeur et M. Ovazza (1985, p. 35-36) pensent que l’empereur fit un détour par Locronan en venant de Carhaix, pour attaquer ensuite Aiquin au Menez Hom, ce qui ne semble pas très logique. F. Joüon des Longrais (1880, p. LXXXIV-LXXXV) restitue la forme Névet, mais n’en conclut pas pour autant qu’il s’agit de la forêt immédiatement à l’ouest de Locronan : pour lui, cette zone boisée s’étendait depuis le Menez Hom jusqu’au Menez Lokorn, recouvrant l’ensemble du pays Porzay, qui en aurait même tiré son nom. En effet, selon A. de La Borderie (1905, p. 67-68, 313-314), Porzay dérive de Porz-Coët, traduit alors par la « Cour de la Forêt ». Cette étymologie fantaisiste a été démentie par B. Tanguy (1979, p. 70), qui y voit plutôt le pluriel du mot porz, le « port », à la plus ancienne forme attestée Porzoet, découlant de l’importante activité maritime de cette région. Névet provient de nemeton, un « lieu sacré dans une forêt », peut-être d’origine païenne, évidemment le lieu de résidence de saint Ronan, la silva Nemea de la Vita Ronani (Cat. Cod. hag., t. I, 1889, p. 440).

La forteresse, qui ressemble plus à un château médiéval en pierre qu’a une fortification du haut Moyen Age en terre (mais le trouvère n’était pas un archéologue…), est incendiée par les troupes de Charlemagne avec le feu grégeois, obligeant Aiquin à fuir, droit vers la mer, en passant par l’ermitage de saint Corentin :

« Moult fierement ont la ville assaillie ;
Ofeu gredays l’ont arse et brus(l)ie.
Aiquin s’en tourne qui ne peut fouyr mye. [p. 46]
La ville arse, fouyant s’en va Aiquin,
Vers la marine s’en va tout le chemin.
Ung hermitage trouva le Barbarin ;
L’ermite est apelé Corentin.
Messe chantant dou baron saint Martin. »
(vers 3020-3027, p. 116).

La présence de Corentin se justifiait, pour A. Oheix et E. Fawtier-Jones (1925, p. 26), uniquement pour la rime avec Martin ! La cellule du saint et son culte sont traditionnellement localisés a Plomodiern, en face de Locronan, au pied du Menez Hom, à l’emplacement du manoir de l’évêque de Quimper, le Menescop : cette possession a dû entraîner l’éclosion de cette précision topographique qui n’apparaît que dans une seule version de la Vita Chorentini (Plaine, 1886, p. 124, n. 10), de toute façon tardive. Rédigée dans les années 1230, elle met en scène Grallon : le roi, chassant aux environs de l’ermitage de Corentin, est nourri par ce dernier, ainsi que toute sa troupe, avec un seul poisson miraculeusement multiplié ; il lui donne « son palais, des terres adjacentes, des forêts et tout ce qu’il possédait dans cette localité » (Plaine, 1886, p. 127), « ei donavit in perpetuum aulam regiam et totam terram circumjacentem et nemora. scilicet totum quod habebat in plebe illa » (Oheix et Fawtier-Jones, 1925, p. 39). Le souverain peut se permettre cette donation généreuse, puisqu’il possède également à Quimper une résidence, nommée le « tour du palais », qu’il offrira ultérieurement à Corentin. Ce passage de la Vita est destiné à justifier la dédicace de la cathédrale et son antiquité supposée, mais ressort de la légende.

Le même Grallon intervient dans la Vita Ronani : dans un premier temps, le roi, qui s’etait rendu chez Ronan, est subjugué par le saint, et revient dans sa résidence, ad propria, meilleur qu’il n’en était parti. Malheureusement les rapports entre les deux hommes se dégradèrent à cause des manœuvres d’une mauvaise femme, la Kéban : l’hagiographe, utilisant une formulation peu explicite, indique qu’« elle se mit sur l’heure en voyage et courut d’un seul trait, bien qu’à pied, au palais royal » (Plaine, 1889, p. 285), « nec mora, continuo misit se in pedes, et ad regis aulam festinanti cursu properat pedes » (Vita Ronani, 5 ; Cat. Cod. hag., t. I, 1889, p. 443). Cette course effrénée mais cependant pédestre pourrait signifier que le palais n’était pas trop éloigné de la foret de Névet. Le saint, prévenu par un messager, prit le chemin de la cour, en emportant son bâton, capto manu baculo (Cat. Cod. hag., t. I, 1889, p. 444). Ce détail ne permet pas de préciser la longueur de l’étape accomplie, car aucune indication de temps n’est donnée ; d’autre part, Ronan avait probablement besoin du secours de son baculus, traduit par F. Plaine (1889, p. 287) comme un « bâton de voyage » ; cette canne pouvait servir au moins autant de « baguette magique », comme cela arrive avec plusieurs autres saints, qui l’utilisent pour faire sourdre miraculeusement des sources par exemple.

Arrivant a proximité du palais, aula, le messager prévient le roi et laisse seul le saint, qui s’assied « sur une pierre au fond du parvis royal » (Plaine, 1889, p. 288) : « Sanctus autem Ronanus admodum ex itinere fatigatus, erat ertim prope jam senio canfectus, super quendam lapidem ante regis atrium residebat psalmidicus » (Vita Ronani, 6 ; Cat. Cod. hag., t. I, 1889, p. 445). L’essoufflement de Ronan est rendu compréhensible, non pas tant par la distance accomplie, que par son grand âge, qui le fatigue rapidement : ce passage ne permet pas de tirer argument en faveur d’une localisation à Quimper ou à Locronan de l’aula royale. Cependant la pierre sur laquelle se repose Ronan attire l’attention : elle évoque inévitablement celle qui est située sur le parcours de la Troménie, après les [p. 47] stations de saint Telo et de saint Maurice, avant la redescende vers l’église paroissiale. Ce bloc naturel, qui n’est pas un mégalithe, est creusé d’une cuvette dans laquelle viennent parfois s’asseoir les pèlerins. Les femmes stériles se frottaient dans l’espoir d’un heureux événement sur cette pierre dite ar gazeg vean, « la jument de pierre », mais également Kador sant Ronan, « Chaise de saint Ronan » (Tanguy, 1979, p. 105), Ces deux appellations d’origine populaire demeurent vivaces dans le pays, sans que l’on puisse avec certitude déterminer leur date d’apparition. Il est vraisemblable que la dénomination « chaise », transformée parfois en une « chaire » plus ecclésiastique, « de saint Ronan » est une tentative de détourner vers le saint des pratiques fleurant le paganisme le plus ancien. Cette tradition populaire est liée au culte de la fécondité, essentiel dans la Troménie, saint Ronan ayant « capté le pouvoir de garantir la postérité des lignages » (à commencer par celui des ducs de Bretagne), « naguère reconnu aux pierres sacrées » (Merdrignac et Martin, 1980, p. 719-720).

La Gazeg vean est éloignée de l’enclos supérieur de l’enceinte d’environ 1200 m à vol d’oiseau, mais de plus de 13 km de la cathédrale St-Corentin. L’hagiographe quimperois avait dû entendre parler de pratiques païennes peu orthodoxes se déroulant à Locronan, et il aurait éventuellement pu tenter de remédier à cet état de fait en faisant intervenir le saint. Le requit du chanoine du xiiie siècle, en dépit des habituels stéréotypes et de l’absence de toute rigueur historique, a comme but de souligner l’aspect chrétien de la Troménie, dont l’origine, selon la Vita, remonterait à la donation du comte de Cornouaille : celui-ci est oblige, pour faire redémarrer les bœufs ramenant le corps de Ronan, de donner au saint la terre entre la vallée de Tnou Balau et son oratoire, situé à un mille de distance, et juste autour de celui-ci. Cet espace in circuito (Vita Ronani, 11 ; Cat. Cod. hag., t. I, 1889, p. 455) serait une ébauche de la terre incluse dans le minihy que délimite la Troménie.

Ce passage de la Vita rappelle celui de la Vita Chorentini, déjà cité, dans lequel Grallon cède son aula regia et les terres adjacentes ; mais plus encore, il évoque la fameuse donation d’Alain Canhiart à Ste-Croix de Quimperlé, après sa victoire sur le comte de Rennes, en 1031, ou mieux vers 1050 (Quaghebeur, 1982, p. 202-203). Le comte donne en effet « l’église de Ronan avec toutes les terres qui sont contenues à l’intérieur des limites de l’immunité du saint ».

Ronan est à l’évidence antérieur à 1050, mais toute la question est de savoir de combien de temps ! Deux théories s’opposent, l’une selon laquelle le saint aurait vécu au viie siècle, l’autre qui voit dans Ronan un personnage du xe siècle (Merdrignac, 1979). Nous n’apporterons pas d’arguments historiques nouveaux à cette seconde version, mais nous nous bornerons à constater que l’archeologie lui est plus favorable. En effet, l’enceinte de la Montagne du Prieuré semble dater du xe siècle, selon des critères spécifiques à la fouille (céramique, radiocarbone, typologie des enclos). Un texte de la fin du xiie siècle, Le Roman d’Aquin, évoque un chastel ou une ville de grande importance, édifiée par des païens, mais non par Aiquin, qui pour y être déjà venu, n’en est pas le fondateur. L’hésitation du trouvère pour qualifier le site peut s’expliquer, outre la distance entre la région malouine dont il est originaire et le pays Porzay, par le caractère hors du commun de l’enceinte. La Vita Chorentini, rédigée au xiiie siècle, connaît une aula regia à Plomodiern, localisation douteuse qui ne découlerait que de l’existence en cette paroisse du manoir épiscopal de Menescop ; la foret de Névet, bien attestée aux abords immédiats de Locronan, conviendrait tout aussi bien. La Vita Ronani, écrite à la même époque, peut-être par le même auteur quimpérois, élimine les aspects scabreux de la Troménie, dont la [p. 48] christianisation serait assez récente ; le déplacement du saint vers l’aula de Grallon, pour laborieux qu’il soit, pourrait être assez court.

Il resterait à établir quel personnage important, ayant détourné la transformation de l’or à son profit et contrôlant certainement les échanges économiques, a pu édifier et habiter cette gigantesque enceinte sans équivalent signalé pour cette époque. Les vitae du xiiie siècle choisissent Grallon, mais plusieurs princes de Cornouaille portent ce nom, et leur chronologie est pour le moins délicate à établir (Tanguy, 1988). Il est possible qu’un membre de cette famille se soit installe à Locronan, à la faveur du calme revenu postérieurement aux invasions scandinaves.

Le choix du site procède d’une double intention, aux buts apparemment contradictoires : la motivation économique découlant de l’exploitation du métal précieux n’est probablement pas négligeable ! Mais cette activité aurait pu se dérouler ailleurs, en tous cas hors des terres délimitées par la Troménie. Nous supposons que le grand personnage installé à cet emplacement tenait également à contrôler la déambulation sacrée, tout en bénéficiant du voisinage de la tombe du saint et de son aura : le comte de Cornouaille qui remporte le corps de Ronan, peut-être le descendant du Grallon de la Vita Ronani, et dont l’hagiographe ne précise pas le nom, conviendrait parfaitement. On pourrait y voir un ancêtre d’Alain Canhiart, vivant au xe siècle, ce qui laisse le choix entre plusieurs personnages mentionnés par la liste comtale du cartulaire de Landévennec (Le Men et Ernault, 1886, p. 576-577 ; charte 54), antérieurs à Budic Bud Berhuc, mort entre 1008 et 1031, père d’Alain Canhiart. Le grand-père de celui-ci, Diles Heirguor Chebre, « l’exilé de la Cambrie », aurait émigre lors des invasions scandinaves et est qualifie de vicomte par le cartulaire de Landévennec (Le Men et Ernault, 1888, p. 564 ; charte 25), lors de la donation de Batz en Guérande par Alain Barbetorte à Landévennec, entre 946 et 952 ; son épouse Alarun donne à l’abbaye St-Guénolé le village de Caer Uuitcan (Le Men et Ernault, 1886, p. 572 ; charte 44), qu’elle avait reçu en douaire de son mari. B. Tanguy (1985, p. 189) y reconnaît Kerourigan, village mentionné dans des aveux du xviie siècle dans la paroisse de Plonévez-Porzay : cette région est pratiquement absente du cartulaire, mais l’abbaye ayant au xviie siècle beaucoup de possessions à Plomodiern et autour de Ste-Anne, B. Tanguy suppose que les actes anciens ont disparu.

Seul Lan Sent, Lanzent en Plonévez-Porzay, à 5500 m à vol d’oiseau de la Montagne du Prieuré, existe également dans la région. En ce lieu, où existait encore au xixe siècle une église dédiée à Saint Guénolé, se serait tenu un étrange colloque réunissant Grallon, Florent, Medard et Philibert, respectivement abbés de St-Florent de Saumur, de St-Médard de Doulon et de St-Philibert-de-Grandlieu, ainsi que les saints Guénolé et Corentin (Le Men et Emault, 1886, p. 558-559 ; charte 20). B. Tanguy (1988, p. 41-43) voit dans le souverain breton Grallon l’eventuel grand-père de Diles, Grallon-Ploneour, qui est peut-être le même personnage que le « très puissant seigneur des Bretons » retiré au début du xe siècle à St-Mesmin de Micy, près d’Orleans.

Roi légendaire ou vicomte historique, le potentat qui vivait sur la Montagne du Prieuré bénéficiait d’une solide assise territoriale, captée et contrôlée depuis la grande enceinte en terre : sa triple fonction, militaire (en dépit d’une faible position stratégique), économique et sacrée la rapproche ainsi des grandes résidences palatiales des souverains mérovingiens et carolingiens.

[p. 49]

Bibliographie

ABGRALL (J.-M.), 1917. - Séance du 28 juin 1817. Bulletin de la Société archéologique du Finistere, t. XLIV, p. XXXIV.

ABGRALL (J.-M.) et PONDAVEN (G.), 1926. - « Notice sur les paroisses du diocèse de Quimper et de Léon. Locronan (suite et fin) », Bulletin diocésain d’histoire et d’archéologie, janvier-février 1926, p. 1.

CHATELLIER (P. du), 1907. - « Les époques préhistoriques et gauloises dans le Finistère », Inventaire des Monuments de ce département des Temps Préhistoriques à la fin de l’Occupation Romaine, Rennes, Quimper. 2e édition, p. 171.

COURSON (A, de), 1863. - Cartulaire de l’abbaye de Redon en Bretagne, Paris.

DESCOQS (A.). 1920. - « La Bretagne minière et les Prospections du Baron et de la Baronne de Beausoleil xviie siècle », Bulletin de la Société géologique et minéralogique de Bretagne, t. II, fasc. 4, p. 227-239.

FLAGELLE, 1876-1877. - « Notes archéologiques sur le département du Finistère ». Bulletin de la Société académique de Brest, 3e série, t. IV, p. 32.

FLEURIOT (L,), 1987. - Le latin dans l’ancienne société bretonne, et dans l’Histoire littéraire et culturelle de la Bretagne, sous la direction de J. Balcou et Y. Le Gallo. Paris, Genève, t. I, p. 61-70.

HORELLOU (G.), 1920. - Kerlaz. Son histoire, ses légendes, ses familles nobles, Brest.

JOUON DES LONGRAIS (F.), 1880. - Le Roman d’Aquin ou la conqueste de la Bretaigne par le roy Charlemaigne. Chanson de geste du xiie siècle, Nantes.

LA BORDERIE (A. de), 1905. - Histoire de Bretagne. Rennes, t. I.

LE MEN (R.-F.), 1877-1878. - « Tronoën et ses antiquités », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. V, p. 133-167.

LE MEN (R.-F.) et ERNAULT (E.), 1886. - Le cartulaire de Landévennec. Collection des documents inédits sur l’histoire de France. Mélanges historiques, nouvelle série, Paris, t. V, p. 535-600 (réimpression Britannia Christiana. t. V/1-2, 1985).

LOZAC’HMEUR (J.-C,) et OVAZZA (M.), 1985. - La Chanson d’Aiquin, Paris. [p. 50]

MENEZ (Y.) et BATT (M.), 1988. « L’habitat du Haut Moyen Age de Créac’h Gwen à Quimper (Finistère) », Revue archéologique de l’Ouest, t. V, p. 123-140.

MERDRIGNAC (B.), 1979. - Saint Ronan, dans un pays de Cornouaille. Locronan et sa région, sous la direction de M. Dilasser. Paris, p. 109-151.

MERDRIGNAC (B.) et MARTIN (H.), 1980. - Rubrique pédagogique. « Analyse d’un rituel : la Troménie de Locronan ». Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest (Anjou, Maine, Touraine), t. LXXXVII/4, p. 715-721.

OHEIX (A.) et FAWTIER-JONES (E.), 1925. - « La vita ancienne de saint Corentin », Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, t. VI, p. 3-56.

PLAINE (F.), 1886. - « Vie inédite de saint Corentin écrite au ixe siècle par un anonyme de Quimper », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. XIII, p. 63-80, 117-172.

PLAINE (F.), 1889. - « Vie inédite de saint Ronan traduite du latin avec prolégomènes et éclaircissements », Bulletin de la Société archéologique du Finistère, t. XVI. p. 263-318.

QUAGHEBEUR (J.), 1982. - « Aristocratie et monachisme autour de Sainte-Croix de Quimperlé aux xie et xiie siècles », dans Sous la Règle de saint Benoît. Structures monastiques et sociétés en France du Moyen Age à l’époque moderne. Genève, Paris, p. 199-211.

Société des Bollandistes, 1889. - « Catalogus Codicum hagiographicorum latinorum amiquiorum Saeculo XVI, qui asservantur in Bibliotheca Nationali Parisiensi », Bruxelles, t. I, p. 439-458.

TANGUY (B.), 1979. - Toponymie et peuplement jusqu’aux abords du xiiie siècle, dans un pays de Cornouaille et sa région, sous la direction de M. Dilasser, Paris, p. 69-107.

TANGUY (B.), 1985. - Les possessions de l’abbaye au xie siècle, dans L’abbaye de Landévennec de saint Gwénolé à nos jours, sous la direction de M. Simon. Rennes, p. 184-191.

TANGUY (B.), 1988. - « Grallon, roi de Cornouaille. À la recherche d’un héros populaire », Ar Men, avril 1988, t. XIV, p. 30-44.

Illustrations

Figure 1 : Plan des trois enclos, d’après la photographie aérienne de l’I.G.N., campagne de 1952 (0318-0818/102), Douamenez-Pontivy). 1 : « Atelier de séchage » ; 2 : atelier d’orfèvres.

Figure 2 : Plan de l’« atelier de séchage » (Ph. Guigon), août 1987.

Figure 3 : Plan de l’atelier d’orfèvres (Ph. Guigon), avril 1988.

[p. 51]

[p. 52]

[p. 53]